Dette, pétrole, électricité : le nœud énergétique du Sénégal

La dette du Sénégal a dépassé 130 % du PIB, les revenus du pétrole et du gaz tardent à se matérialiser, et l’électricité coûte de plus en plus cher à l’État. Trois sujets liés, que l’on traite souvent séparément. Voici ce que disent les chiffres publiés, la démarche de l’audit citoyen de la dette, et pourquoi le solaire entre dans l’équation.
1. Une dette passée de 90 % à 132 % du PIB
Selon le FMI, la dette du secteur public et parapublic atteignait 132 % du PIB fin 2024, contre environ 90 % en 2020. Pour la seule administration centrale, elle est passée de 74,4 % à 111 % du PIB fin 2023, puis à 118,8 % fin 2024. Cette flambée est liée à des données de dette qui avaient été mal déclarées : c’est ce que l’on appelle la « dette cachée ».
Le 1er septembre 2026, le FMI et les autorités sénégalaises ont annoncé un accord au niveau des services : un programme d’environ 2,2 milliards de dollars sur 36 mois (2026-2029). Ce n’est pas encore une décision finale. Le conseil d’administration du FMI doit l’approuver, et il n’a pas fixé de date : le FMI demande d’abord des assurances de financement aux créanciers du pays. Dakar a réuni ses créanciers extérieurs le 6 octobre. Le plan de traitement de la dette exclut la dette en francs CFA.
L’audit citoyen : trier la dette avant de la restructurer
Face à la restructuration, une initiative citoyenne réclame un audit de la dette avant toute négociation avec les créanciers. Elle est portée par une coalition qui réunit notamment le FRAPP, le CADTM, LEGS Africa, des syndicats, des personnalités comme l’économiste Ndongo Samba Sylla et Abdoulaye Seck, et le Collectif ARTICLE 25, qui en fait partie.
- La démarche. Examiner les prêts un par un pour distinguer les dettes régulières, irrégulières et odieuses, avant toute restructuration.
- Qui audite. Un comité national de magistrats, d’économistes et d’experts-comptables, plutôt qu’un cabinet privé comme Forvis Mazars.
- Où en est-on. Selon la coalition, ses courriers à la Présidence, à la Primature et à l’Assemblée sont restés sans réponse depuis plus d’un an.
- Le précédent. L’Équateur (2007-2009), qui a racheté ses titres jugés illégitimes à environ 35 % de leur valeur.
Les difficultés sont réelles : un audit citoyen n’a pas de force juridique contraignante ; il prend du temps alors que les échéances pressent ; il suppose l’accès aux contrats de prêt ; et une contestation unilatérale peut coûter l’accès aux marchés.
Notre lecture. La force de cette démarche est de poser la question que la restructuration évite : qui est responsable, et pourquoi le peuple serait-il seul à payer ? Sa faiblesse est juridique : la dette odieuse ne gagne pas devant un juge. La voie la plus solide combine un audit ciblé des prêts hors budget, la contestation de leur régularité devant les juridictions (modèle mozambicain), des poursuites contre les responsables nationaux et des réformes durables : publication exhaustive de la dette et interdiction des emprunts hors budget.
2. Le pétrole et le gaz : des promesses encore loin des attentes
Les gisements de Sangomar (pétrole) et de Grand Tortue Ahmeyim (gaz, partagé avec la Mauritanie) ont été découverts en 2014 et sont en production. Sangomar a produit 17,9 millions de barils au premier semestre 2026, avec un objectif annuel relevé à 31,6 millions de barils.
Mais produire n’est pas encaisser. Dans son édition du 10 octobre 2026, Le Monde rappelle que la première année pleine d’exploitation, en 2025, n’a rapporté que 75 milliards de francs CFA à l’État, car les revenus servent d’abord à rembourser les investissements des compagnies (les « cost oils »). Les recettes d’hydrocarbures prévues pour 2027-2029 s’élèvent à 703,2 milliards de francs CFA au total, selon les chiffres du ministère repris par la presse économique. Le journal signale aussi des renégociations de contrats avec Woodside et BP, et un contentieux fiscal avec la première.
3. L’électricité : un parc à bout de souffle, un kWh trop cher
C’est ici que la question énergétique rejoint celle de la dette. Nous l’avons détaillé dans notre tribune « Des politiques perdus dans le noir » ; en voici l’essentiel.
- Un parc vieillissant. Senelec produit encore l’essentiel de son électricité avec du fioul lourd et du diesel importés. Certaines centrales historiques tournent depuis des décennies et consomment plus de combustible par kWh qu’une centrale moderne. Les 6 et 7 septembre 2026, l’arrêt de la seule centrale de Cap des Biches a retiré environ 240 MW du réseau.
- Un réseau qui perd de l’énergie. En 2023, il perdait 16,4 % de l’énergie produite, entre pertes techniques (câbles et transformateurs vétustes) et pertes commerciales (fraude, erreurs de comptage). Les explosions de transformateurs en pleine canicule ne doivent rien au hasard.
- Un kWh cher. Il coûte environ 116 FCFA à produire à Senelec (2025), contre 76 FCFA promis par le programme Gas-to-Power. Le tarif industriel moyen est d’environ 92 FCFA/kWh au Sénégal, contre 72 en Côte d’Ivoire et 60 au Maroc : un handicap direct pour attirer usines et emplois.
- Un gaz qui tarde. La centrale de Cap des Biches (366 MW) devait passer au gaz en août 2026 ; le 21 septembre, la direction de Senelec confirmait qu’elle tournait toujours au gasoil.
Le coût retombe sur le budget. En 2026, les subventions à l’énergie devaient coûter 250 milliards de francs CFA selon la loi de finances initiale. Le projet de loi de finances rectificative les chiffre à 790,3 milliards, soit environ 3,5 % du PIB au lieu de 1,1 %. Le déficit budgétaire passe de 5,4 % à 7,6 % du PIB, et les dépenses d’investissement sont réduites de 555 milliards. Les prix des hydrocarbures n’ont été relevés qu’en août 2026. Ces sommes paient le carburant du jour : elles ne remplacent ni une centrale ni un transformateur.
Selon une analyse publiée dans la presse sénégalaise le 10 octobre 2026 (Bachir Fofana, qui cite des rapports officiels), Senelec aurait cumulé 925 milliards de francs CFA de pertes de 2019 à 2025, et l’État aurait compensé un écart cumulé de 1 465 milliards entre les recettes autorisées et celles effectivement couvertes. Ce sont les chiffres d’un auteur, pas un bilan officiel. En février 2026, le ministre de l’Énergie de l’époque évoquait de son côté 48,5 milliards de francs CFA d’impayés d’entités publiques envers Senelec.
La réponse officielle : le « gas to power »
La stratégie annoncée consiste à utiliser le gaz local pour produire de l’électricité, afin de ne plus dépendre du fioul et du diesel importés. Selon Le Monde, le ministre de l’Énergie l’a rappelé le 1er octobre. Elle a des limites : il faut investir dans les réseaux et dans des centrales compatibles, et le champ de Grand Tortue Ahmeyim ne fournit pas assez de gaz pour le marché local. En attendant, du gaz importé serait nécessaire. L’économiste Ahmadou Aly Mbaye, cité par le journal, prévoit que « dans très peu de temps, vingt ans au maximum, le renouvelable sera beaucoup plus compétitif que le gaz ».
Ce que nous en retenons
- Chaque kilowattheure importé ou subventionné pèse sur la dette. Une électricité produite sur place, sans carburant à acheter, réduit cette pression.
- Le solaire est déjà disponible. Il ne dépend ni d’un gisement ni d’un prix du pétrole, et il peut être installé par étapes, des toitures aux centrales.
- Les revenus du pétrole et du gaz ne sont pas acquis. Compter dessus pour équilibrer le budget et l’électricité est un pari.
- Il faut gérer l’existant avec compétence. Direction de Senelec choisie sur appel à candidatures, contrat de performance public, renouvellement programmé du réseau, audit des contrats de production : c’est ce que propose notre tribune.
- La transparence sur la dette est la condition de tout le reste. Publication complète des prêts, audit ouvert aux citoyens : c’est le sens de notre engagement pour la bonne gouvernance des ressources naturelles.
Cet article est une lecture du Collectif ARTICLE 25 à partir de sources publiques. Les chiffres sont ceux publiés à la date de rédaction ; le programme du FMI n’est pas encore approuvé.
Sources
- Le Monde, « Au Sénégal, les promesses non tenues du pétrole et du gaz », Violaine Morin, 10 octobre 2026
- Collectif ARTICLE 25 – Des politiques perdus dans le noir (tribune, novembre 2026)
- Audit citoyen : SenePlus, Seneweb, Senego (interventions de N. S. Sylla, 2025-2026) ; Cour des comptes, février 2025 ; note « Dette sénégalaise – odieuse, cachée, responsabilités »
- Afrik.com – FMI-Sénégal : un accord de 2,2 milliards de dollars pour rétablir la viabilité de la dette
- L’Œil d’Afrique – Dette du Sénégal : les créanciers convoqués le 6 octobre (3 octobre 2026)
- Financial Afrik – Dette du Sénégal : le FMI précise la clé du déblocage (17 octobre 2026)
- SenePlus – Projet de loi de finances rectificative 2026 et choc énergétique
- SenePlus – Senelec, 1086 milliards de pertes estimées (10 octobre 2026)
- RTS – Dette publique envers la Senelec : 48,5 milliards FCFA d’impayés (février 2026)
- AllAfrica / Daba Finance – Senegal Oil Output Reaches 17.9m Barrels in First Half (juillet 2026)
Collectif ARTICLE 25 · novembre 2026
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